Cartographie et recherche-création : la collection du Musée du Peuple Palestinien
10 avril 2026
Dérivé du texte écrit remis le 27 mars
Support visuel utilisé pendant la présentation
Intro, sujet de thèse
première participation au forum en recherche-création → (plan) en 3 parties
- recherche et la création: des pratiques souvent entremêlées
- situer mon travail:
- mobilise les bases théoriques de ma recherche dans un processus de création
- la pratique n’est pas un aboutissement de la recherche, je l’aborde comme un lieu d’expérimentation qui a le potentiel d’être révélateur ou catalyseur d’enjeux théorique
- pas « juste » de produire un objet culturel ou une création, mais de placer l’acte de création dans un processus plus large qui vise à contribuer à la production de connaissances en histoire de l’art
- Myriam Suchet, Indiscipline! : penser la diffusion de la recherche-création comme un moment de partage, où l’on peut « éprouver et donner à voir les transformations qui modifient nos manières de réfléchir » (2016, 69
pratique de recherche-création porte sur les données culturelles
- = des données issues du milieu artistique et dont l’étude rejoint la discipline de l’histoire de l’art.
- par exemple, d’une collection d’œuvres d’art ou d’un catalogue raisonné,
- structurés sous la forme de données et donc lisibles par une machine (nous en verrons un exemple tout à l’heure).
- description systématique → l’opportunité d’étudier une collection en tant qu’ensemble, avec une approche quantitative.
- Anne Dymond emploie ainsi des indicateurs statistiques pour analyser les collections canadiennes dans son ouvrage Diversity Counts: Gender, Race, and Representation in Canadian Art Galleries (2019).
- Collaboration avec Valentine Desmorat
- données du MAC
- graphiques pour visualiser l’entrée des femmes artistes dans leur collection
- étude féministe quantitative en histoire de l’art (mémoire de Valentine, publié en 2023).
En plus du potentiel d’analyse institutionnelle, ces données offrent de nouvelles formes de découverte des collections.
- Au Québec, le MAC et le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) ont notamment fait un travail exemplaire d’accès public à leurs collections
- plateformes interactives qui permettent de consulter (presque) chaque objet dans leur collection
- description systématique des objets dans un système de gestion de collection
- et son éditorialisation dans l’espace numérique. Je parle ici d’éditorialisation
L’accès public à ces données → l’opportunité pour d’autres acteur·rice·s de contribuer aux récits qui portent sur ces collections.
- → choix pour ma thèse, intitulée
- formation en informatique: approche algorithmique « informée par les données » (data driven) pour explorer les collections et travailler avec celles-ci.
- représentations visuelles telles que des cartes ou des graphiques → crée d’autres moyens d’accès aux données culturelles
- caractéristiques et usages de ces données
- représentation dans l’espace physique et numérique.
Point de départ:
- données mises en ligne en accès ouvert (ce qu’on appelle des données ouvertes) par des institutions culturelles
- j’analyse ces données
- je les manipule, algorithmiquement parlant,
- pour progressivement trouver des formes visuelles aptes à produire un récit (narrative) à propos de la collection
Plutôt qu’approche généraliste qui permettent « simplement » de trouver le contenu de leur collection, j’expérimente avec l’idée que la création de visualisations de données culturelles soit une forme de commissariat.
- À la suite de Torsten Kathke, Juliane Tomann, et Mirko Uhlig
- posture de contre-commissariat dans la représentation des données,
- la visualisation et la mise en récit des données a pour objectif
- d’attirer l’attention sur des inégalités politiques et sociales ou de créer une opposition aux récits hégémoniques
Projet doctoral prend également forme dans l’espace physique.
- en effet, en plus de mes intérêts pour la cartographie et la visualisation de données culturelles, j’ai choisi d’explorer un champ encore peu connu, celui de la matérialisation de données (data physicalization).
- pratique de création « d’objets (artefacts physiques) dont la géométrie ou la matérialité encode des données » (Jansen et al. 2015, 2)
- encore peu explorée dans le contexte des données culturelles.
Mon cadre théorique est ainsi centré sur la pensée textile d’Anni Albers.
- charnière de l’artisanat manuel et de la fabrication mécanisée
- Comme le tissage nécessite un appareillage technique complexe, le métier à tisser → l’instrumentation de la création est un enjeu fondamental dans le tissage.
- « discipline artistique qui permet d’appréhender l’interrelation entre médium et processus à l’origine de la forme » (Albers 2021 [1965], 19),
- la pratique du tissage aide donc à réfléchir aux enjeux techniques et matériels de la création
N’étant pas tisserande moi-même, c’est la lecture d’Anni Albers qui m’a révélé à quel point
« les œuvres tissées sont des espaces de règles, de codes, et d’information. Elles procèdent […] d’opérations logiques répétées, de processus structurels, et relèvent tout autant d’une pratique d’ingénierie mécanique que du domaine artistique » (Soulard 2021, 260).
Métier à tisser et l’ordinateur suivent le même procédé technique pour former une image.
- Que ce soit en définissant le pixel ou le croisement entre la chaîne et la trame, les deux dispositifs construisent une image point par point, soit une « image programmée » (Soulard 2021, 260).
Mon approche algorithmique, ainsi resituée au sein des pratiques textiles,
- posture interdisciplinaire, en pensant l’artisanat comme une technologie et la technologie comme une pratique artisanale.
- concevoir mon corpus, c’est-à-dire les données, comme une matière ou un médium à travailler.
- Ainsi, loin des données « dures » (hard data) qui construisent leur autorité en prétendant à une neutralité scientifique, je fais appel aux approches critiques et au féminisme de données pour situer la production de connaissance dans la structuration et la réutilisation de données culturelles (D’Ignazio et Klein 2020; Hall et Dávila 2023).
expérimenté avec ce contraste entre les « données dures » et des « données molles »
- installation intitulée Célébration de données molles,
- une matérialisation de données qui porte sur la collection du Musée d’art contemporain de Montréal
Cette installation, présentée lors de mon examen de synthèse en mai 2025, fera l’objet d’un chapitre dans ma thèse.
La suite de ma thèse portera sur la collection du Musée du peuple palestinien (MPP).
- Un chapitre servira à documenter le projet Bayt wa Balad, ce qui inclut le contexte général de production de connaissances, le modèle de données, ainsi que les stratégies de diffusion employées dans la plateforme de cartographie numérique.
- Un second chapitre sera dédié à la matérialisation de données à propos de leur collection
Ces deux chapitres feront l’objet de la suite de ma présentation.
MPP
Je collabore actuellement avec l’équipe du MPP, basé à Washington D.C.,
- projet intitulé Bayt wa Balad
- financé par la Mellon Foundation
- documenter et de cartographier les objets de sa collection.
- diffusion prévue pour 2027
- plateforme de cartographie → expérience numérique accessible en salle, pour le public du musée, mais également aux internautes, peu importe où iels se trouvent.
- navigation interactive de son contenu, par exemple,
- accès sur le Web: formes d’accès alternatives aux géographies et aux frontières des États-nations, un enjeu particulièrement important pour les membres de la diaspora palestinienne.
Travail de recherche, de mise en données et de production de récits numériques au sujet de la collection.
- Wafa Ghnaim, chercheuse principale d’origine palestinienne spécialisée dans la conservation de thobe, les robes brodées palestiniennes
- Steve Benzek, cartographe et directeur de l’expérience numérique au MPP
- Julia Pitner, directrice des programmes et des opérations
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Pour la suite de cette présentation, je vais utiliser un objet de la collection, soit la robe (thobe) Gaza al-Khalil, à titre d’exemple car son histoire particulièrement riche et complexe en fait un beau sujet pour ma démonstration.
Documenter les fragments
- Le musée prend soin d’environ 200 objets
- principalement entrés dans la collection par la voie de dons d’individus
- provenance est documentée autant que possible: entrevues avec les donateur·rice·s
- demeure des « silences archivistiques », une problématique récurrente au sein de collections affectées par une histoire coloniale et diasporique.
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- Edward Said décrit l’exil comme une « series of portraits without names, without contexts. Images that are largely unexplained, nameless, mute » (Said 1999 cité dans Ghnaim 2023, 22).
- Cette réalité s’incarne dans la description des objets au sein du système de gestion de collection du musée. Par exemple, le nom de l’artiste ou le fabriquant n’est pas connu pour de nombreux objets.
- (Dans les termes de Wafa :) « The designation of “Maker Once Known” holds accountable the handlers of the dress’s past, and at the same time, creates a space in the archival record for the name of the maker. » (Ghnaim 2023, 63)
- Sans connaître leur nom, Wafa s’est familiarisée avec la·es porteuse·s et créatrice·s de la robe et elle a reconstitué des fragments de leur histoire en analysant ses composantes.
- les fils, les techniques de broderie et les motifs de la robe attestent d’une trajectoire migratoire à travers la Palestine.
- À l’instar d’une archive matérielle, la robe documente le déplacement d’une famille à travers les générations (Ghnaim 2026).
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Ce processus de recherche nous ainsi donne accès à des fragments de son histoire.
Pour cartographier la trajectoire de la robe, ces connaissances fragmentaires doivent être exprimées de façon explicite dans les données.
- CatalogIt, un système de gestion de collection également employé par le Musée Palestinien (Birzeit, Palestine)
- objectif à long terme: faciliter les liens entre ces deux collections
Bayt wa balad repousse les limites des pratiques habituelles en catalogage
- révéler les trajectoires diasporiques des objets de sa collection
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- documentation détaillée de la biographie de chaque objet
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- méthode « sur mesure », faisant usage de la flexibilité de CatalogIt, pour entrer ces données.
Cette première version du modèle de données n’est toutefois pas complète : j’ai remarqué que plusieurs éléments de l’analyse de Wafa n’étaient pas reflétés dans les données. → selon le travail d’identification, le panneau de poitrine n’est pas directement originaire de Al-Khalil, mais plutôt des villages entre Al-Khalil et Gaza.
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→ pas un point sur la carte mais une zone mettant en valeur les villages concernés (exemple issu du processus de recherche)
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Retravailler le modèle de données pour trouver des façons plus riches de décrire ce que nous savons sur les objets.
La lecture de l’ouvrage d’Ashley Sanders Visualizing History’s Fragments: A Computational Approach to Humanistic Research (2024)
- changer de perspective
- repenser le vocabulaire : parler de fragments plutôt que d’incertitude
lorsqu’on parle de données
- l’incertitude semble être une imprécision, une zone de flou dans le catalogage et donc dans les données.
- choisir de considérer de l’information partielle comme des fragments: on décrit les connaissances qu’on a réussi à acquérir au lieu de rester « bloqués » sur ce que nous ne savons pas
Par exemple, au lieu d’inscrire une seule date pour la création de l’objet, c’est désormais une pratique courante de gérer les incertitudes dans la datation d’objets en renseignant une fourchette de date qui indique entre quand et quand on pense que l’objet a été créé. Dans CatalogIt, cette propriété s’appelle fuzzy_date. Je me suis inspirée de ce principe pour décrire les fragments du récit spatio-temporel de la robe. Nous ne savons pas dans quel village exactement ce panneau de la poitrine a été réalisé : toutefois, Wafa situe sa production dans le style des villages entre les régions de Gaza et de al-Khalil. Je propose donc d’employer la même technique que pour la datation, une sorte de fuzzy_place, qui permettrait de situer explicitement la région et les villages concernés sur une carte sans « faussement » pointer sur un lieu qu’on ne connaît pas. (travail en cours)
Cartographier la Palestine
en plein dans les expérimentations cartographiques
problème important qui a surgi avec utilisation la plateforme de cartographie choisie par Steve
- – la suite logicielle ArcGIS Pro, un système d’information géographique (SIG) produit par ESRI –,
- fond de carte « par défaut » affiche donc un label proéminent pour l’État d’Israël tout en ignorant la Palestine.
- capture d’écréan d’un prototype qui date de décembre 2025 (car contexte de recherche)
- il révèle une problématique centrale à notre projet cartographique
- historiquement, la cartographie est une pratique profondément rattachée à l’histoire coloniale.
- La cartographie critique est parvenue à démanteler la prétention à la neutralité scientifique des cartes.
- Il demeure que, dans l’espace numérique, nous devons aussi résister à l’hégémonie du techno-capitalisme.
- Dès lors, pouvons-nous profiter des fonctionnalités techniques fournies par ce logiciel tout en nous opposant à la vision du monde qu’il impose (et si oui, comment) ?
Linda Quiquivix, chercheuse et militante, nous encourage, en tant qu’utilisateur·rice·s d’un logiciel, à résister à l’apathie techno-déterministe car nous pouvons utiliser notre agentivité pour le détourner et en faire un usage transformateur (2014, 446).
- objectif reste celui de produire des cartes, la contre-cartographie offre une approche alternative à la cartographie institutionnelle en remettant en question le lieu de pouvoir formé par la distance entre réalité et représentation (Abushama 2025, 2).
- j’ai → travail de recherche sur la cartographie et la contre-cartographie de la Palestine.
- Hasheem Abushama nous a notamment particulièrement inspiré·e·s, car il distingue les cartes coloniales de la contre-cartographie palestinienne de la façon suivante : « If dominant colonial maps are about the neat packaging of lived realities into dominant spatio-temporal demarcations, counter-maps are about highlighting the ghostly stories and embodied spatial practices and processes of living within and beyond such demarcations. » (2025, 1)
- La contre-cartographie peut ainsi faire ressortir le contraste entre les systèmes complexes d’oppression et d’exploitation qui dépossèdent des communautés, tout comme les pratiques spatiales et les façons de vivre au sein, et à la limite, de ces systèmes (Abushama 2025, 6).
- La bibliographie que j’ai créée pour le projet, accessible sur Zotero, recense les recherches et les pratiques existantes autour de la cartographie en Palestine.
Pour travailler sur un fond de carte qui reflète une perspective palestinienne du territoire, nous avons contacté les créateurs de Palestine Open Maps, Majd Al-Shihabi et Ahmad Barclay, qui travaillent depuis plusieurs années à vectoriser des cartes qui pré-datent la création de l’État d’Israël.
Palestine Open Maps, créé à partir d’Open Street Maps, répond à de nombreux besoins :
- la plateforme permet notamment à tous les palestinien·ne·s dont le village natal ou familial a été détruit pendant la Nakba de le retrouver sur une carte.
- On peut ainsi explorer et visualiser les couches historiques de ce territoire et les superposer à l’imagerie satellite contemporaine (Al-Shihabi 2021).
Notre « problème » cartographique est donc devenu le lieu d’une collaboration et d’une mise en commun de ressources précieuses pour la cartographie palestinienne. Le produit de cette collaboration, des tuiles vectorisées – c’est-à-dire un fond de carte « interactif » qui s’ajuste en fonction du niveau de zoom et qui est utilisé dans les SIG – servira pour les cartes du projet Bayt wa Balad. Il sera également mis en ligne pour permettre sa réutilisation par la communauté palestinienne et pour des usages à des fins d’éducation ou de recherche.
Ce bel aboutissement, et l’enjeu même de la cartographie de la Palestine, ne faisaient pourtant pas partie du projet initial.
- En tant qu’équipe, c’est face au prototype « problématique » (présenté précédemment) que l’enjeu du fond de carte nous est apparu.
- En acceptant tout d’abord de nous arrêter pour déconstruire les façons de faire normatives, puis en reprenant le travail en favorisant une lenteur réflexive, nous avons pris le temps de reconnaître la nature sensible et violente des réalités dont il est question.
- Ce temps de travail « ralenti » (slowness) était nécessaire pour nous assurer de prendre soin des besoins éthiques et des enjeux politiques que ce projet soulève pour la communauté (Jacobs 2025).
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Deux enjeux importants, la structuration des données et la cartographie, d’un projet en cours. Prototype semi-public en mai, la mise en ligne est prévue pour 2027.
Reste du temps de présentation: processus de recherche-création, présenté au fond de la salle
Matérialisation de données
Protocole d’expérimentation
But: Installation qui permet de découvrir la collection du MPP
Données
- avant: trouver le nom de l’artiste
- après
- :eyes: script (long et pénible à écrire) pour rendre les données lisibles et beaucoup plus facilement utilisables
- au traceur (merci Benoit!)
Algorithme de représentation
Graphiques statistiques / analytiques de base
Installation:
Choix matériels
Tatreez, broderie palestinienne
Thobna: pratiques militante → motifs de l’Intifada
Explorer des dérivés plus accessibles
- laine, poinçon?
- plus large encore… voir les pratiques
Aussi, variable sensorielle: poids, texture, bordures …
Démontrer → exposer
Espace d’exposition du musée:
- Exploration tactile de la collection:
- Granny squares ou courtepointe qu’on pourrait placer/réorganiser
- s’imaginer « farfouiller » dans la collection comme dans un coffre avec des vêtements d’époque
- Interactions et potentiel narratif
- créer un « fond de carte » avec des couches pour montrer la transformation du territoire à travers le temps
- pour s’impliquer physiquement, embodied experience
- Participation par la fabrication ?
- apprendre, s’éduquer par la pratique
Concevoir une installation qui pourrait également sortir du musée pour le faire découvrir ailleurs, dans des écoles ou des expositions.
- histoire du musée: a commencé dans une valise
- texiles qu’on pourrait replier pour faciliter le transport
Mon travail est notamment inspiré par le collectif Visualizing Palestine, qui allie recherche et données pour produire des « visually compelling narrative interventions, with the goal of making Palestinian perspectives more accessible as part of wider anticolonial and antiracist narratives » (2025, 3).
Documenter
Format de la thèse: probablement une base théorique, puis des mini-publications (zines?) sur les projets, pour adapter le format aux besoins
- documenter le processus de recherche derrière Bayt wa Balad
- documenter l’installation réalisée : matérialisation de la collection du MPP